Un bel encouragement à étudier différemment la Bible

L'anecdote suivante est un classique. Tous les professeurs d'herméneutique du monde doivent la lire à leurs élèves (bien sûr, je n'en suis pas certain, mais tous les cours que j'ai reçus contenaient cette histoire).

Mais à ma surprise je ne l'ai pas trouvée en français sur un blog. La voici donc. L'histoire illustre bien l'importance de l'observation pour le chercheur, notamment l'étudiant de la Bible. L'histoire est racontée par l'étudiant en question. J'ai aussi ajouté en fin d'article une très belle vidéo récemment réalisée par John Piper sur cette histoire (en anglais par contre).

L’étudiant, le poisson et Agassiz

« Voilà plus de quinze ans que j’entrai pour la première fois dans le laboratoire du professeur Louis Agassiz. Je lui dis que je m’étais inscrit dans l’école de science comme étudiant d’histoire naturelle. Il me posa quelques questions sur mes motivations, mon arrière-plan général, comment j’espérais utiliser la connaissance que j’acquerrais, et enfin, si je désirais me spécialiser dans un domaine particulier. Je répondis que je voulais avoir une bonne compréhension de tous les aspects de l’histoire naturelle, mais en même temps me concentrer dans l’entomologie, l’étude des insectes.

« Quand voulez-vous commencer? » me demanda-t-il.

« Maintenant » lui fis-je.

Ma réponse semblait lui plaire, et avec un « Très bien! » énergique, il descendit d’un rayon un grand bocal de spécimens placés dans de l’alcool jaune.

« Prenez ce poisson » dit-il, et regardez-le; ça s’appelle un haemulon; tout à l’heure je vous demanderai ce que vous aurez vu. »

Sur ces mots, il partit, mais il revint un instant plus tard avec des instructions précises pour prendre soin de l’objet qui m’était confié.

« Aucun homme n’est digne d’être naturaliste » fit-il « s’il ne sait prendre soin de son spécimen ».

Je devais garder le poisson dans un petit bac métallique devant moi, et l’humecter de temps en temps avec l’alcool du bocal, en n’oubliant jamais de replacer soigneusement le bouchon.

Mais je dois avouer un certain sentiment de déception, car regarder un poisson ne me semblait pas convenir tellement à quelqu’un qui voulait devenir entomologiste. Plus tard à la maison, mes amis furent aussi gênés lorsqu’ils découvrirent qu’aucune eau de toilette n’arrivait à masquer l’odeur qui me suivait comme une ombre.

Au bout de dix minutes j’avais vu tout ce qu’on pouvait voir de ce poisson, et je partis chercher le professeur qui, malheureusement, avait quitté le musée. Lorsque je revins au laboratoire, après m’être arrêté pour regarder une exposition d’animaux à l’étage supérieur, mon poisson était tout sec ! Je l’éclaboussai rapidement avec de l’alcool comme pour le ressusciter d’un évanouissement, et j’attendis anxieusement le retour de son apparence laide et normale. Lorsqu’il le fit, il n’y avait plus rien à faire sinon fixer le regard sur mon ami muet. Trente minutes passèrent, puis une heure. Encore une heure. Le poisson commençait à me dégoûter complètement. Je le retournais dans tous les sens; je le regardais droit au visage: affreux; de derrière, de côté, de dessus, tout était affreux. J’étais désespéré. Je décidai qu’il était temps de déjeuner, bien qu’il fût un peu tôt, il est vrai. Avec un sentiment de soulagement, je remis mon poisson dans son bocal, et pour une heure j’étais libre.

A mon retour j’appris que le professeur Agassiz était venu au musée mais qu’il était reparti et ne reviendrait pas avant quelques heures. Les autres étudiants étaient trop occupés pour que je les dérange par ma conversation. Lentement je retirai ce poisson horrible de son bocal et avec un sentiment de désespoir, je recommençai à le regarder. Il ne m’était pas permis d’utiliser une loupe ou n’importe quel autre instrument. Juste les deux mains, les deux yeux, et le poisson, ce qui me semblait un peu trop limité. J’enfonçai mon doigt dans sa bouche pour savoir comment étaient ses dents. Je commençai à compter les écailles en rangées avant de me rendre compte que c’était ridicule. Enfin j’eus l’heureuse idée d’essayer de le dessiner; et maintenant, avec surprise, je commençais à découvrir de nouveaux aspects de cette créature. C’est alors qu’entra le professeur.

« C’est bien » dit-il. « Un crayon est parmi les meilleurs des yeux. Je suis content aussi de remarquer que vous avez gardé votre spécimen humide et le bocal bouché. »

Avec ces paroles encourageantes, il me demanda « Alors, comment est-il? »

Il écouta attentivement ma description de la structure de ses parties, dont les noms m’étaient inconnus: ses nageoires épineuses, les pores dans la tête, les lèvres épaisses, les yeux sans paupières, les lignes latérales, la queue fourchée, etc. Quand j’eus terminé, il se mit à attendre comme s’il voulait en entendre davantage, et puis, avec un air déçu, me fit:

« Mais vous n’avez pas bien observé du tout! » Il continua, plus sérieusement: « vous n’avez même pas remarqué un des aspects le plus évident de cette créature qui est aussi évident que le poisson lui-même. Regardez, regardez encore. » Puis il me laissa dans ma misère.

J’étais fâché. J’étais humilié. Encore ce poisson affreux!? Mais maintenant je me mis à la tâche avec une volonté renouvelée, et je commençai à découvrir une chose après l’autre, jusqu’à comprendre que la critique du professeur avait été bien juste. L’après-midi s’acheva rapidement et vers la fin le professeur me demanda: « L’avez vous trouvé maintenant? »

« Non, » répondis-je, « mais je vois combien je ne voyais pas bien avant ».

« C’est presque aussi bon! » fit-il sincèrement. « Je ne peux pas vous écouter maintenant; remettez votre poisson et rentrez chez vous. Peut-être aurez-vous une meilleure réponse demain matin. Je vous questionnerai avant que vous ne regardiez le poisson de nouveau. »

Ça, c’était gênant. Je devais maintenant non seulement passer toute la nuit en pensant à mon poisson, étudier, sans avoir l’objet de mes études sous mes yeux, pour trouver quel serait cet aspect évident mais toujours inconnu; mais je devais aussi, sans revoir mon spécimen, donner le lendemain matin un rapport exact de mes découvertes. J’avais une mauvaise mémoire. Je rentrai à pied du côté de la rivière, préoccupé par ce problème.

La manière dont le professeur m’accueillit le lendemain matin me rassura. Voici un homme qui semblait vouloir autant que moi que je découvre par moi-même ce qu’il avait découvert lui-même.

« Voulez-vous dire, peut-être » proposai-je , « que le poisson a des côtés tout à fait symétriques avec des organes en paires? »

Sa réponse enthousiaste de « Mais bien sûr! Bien sûr! » me récompensa de toutes les heures éveillées que j’avais passées la nuit précédente. Lorsqu’il eut fini de m’instruire, avec joie et enthousiasme, sur l’importance de ce point, j’osai lui demander ce que je devais faire ensuite.

« Oh, regardez votre poisson! » répéta-t-il; « Il y a encore des choses à voir. Allez-y, allez-y! » Alors pendant trois longues journées il plaça devant moi ce poisson, en m’interdisant de regarder autre chose ni même de me servir d’instruments. « Regardez, regardez, regardez, » fut sa seule injonction.

En fin de compte, ce fut la meilleure leçon d’entomologie que j’aie jamais eue, une leçon dont l’influence se fit sentir dans tous les autres domaines de mes études, un héritage que le professeur me laissa, et à beaucoup d’autres, un héritage sans prix, mais dont nous ne nous sommes jamais séparés.

Le quatrième jour il mit un second poisson du même groupe à côté du premier, et il me chargea d’identifier leurs similitudes et leurs différences. Il fit de même avec d’autres, jusqu’à ce que toute la famille des haemulons ait passé devant moi, avec des bocaux partout sur les tables et les rayons. Je me suis habitué depuis longtemps à cette odeur, qui est devenue un parfum agréable pour moi. Et même aujourd’hui la vue d’un vieux bouchon ciré me rappelle de bons souvenirs.

Je passai tout le groupe de haemulons en revue; et à chaque étape de mon étude, l’analyse des organes internes, la préparation et l’analyse de sa structure osseuse, ou la description des parties diverses, la méthode d’Agassiz pour observer et organiser les faits était accompagnée de son exhortation à ne jamais être satisfait du résultat, mais de chercher toujours à mieux comprendre.

« Les faits sont stupides » disait-il « s’ils ne sont organisés dans un ensemble cohérent. »

Après huit mois, ce fut presque avec tristesse que j’abandonnai ces amis pour me tourner vers les insectes. Mais ce que j’ai appris par cette expérience me fut d’une plus grande valeur que toutes mes années de recherche spécialisée plus tard. »

Source:
Cité dans le cours d’homilétique de Florent Varak. Article écrit par l’étudiant, Every Saturday, Vol. 16, 4 Avril 1874, pp. 369-370. Tiré de Apprendre à étudier la Parole de Dieu (SAF. vol. 4, article H) de l’Institut de Théologie Evangélique Appliquée [ITEA].

L’histoire racontée par John Piper

La semaine dernière, Desiring God a publié ce très beau clip racontant cette histoire. C’est cela qui m’a donné envie de sortir cet article de mes archives et le republier pour une nouvelle génération de lecteurs.

Stéphane Kapitaniuk

Disciple de Jésus. Marié avec Hanna, ils sont parents du petit Noah et font partie d'une implantation d'Église à Pont de Chéruy, une ville à 40 minutes à l’Est de Lyon. Stéphane est diplômé de l’Institut biblique de Genève. Il aussi le créateur de plusieurs formations pour le logiciel biblique Logos (dont cette mini formation gratuite).

http://stephanekapitaniuk.toutpoursagloire.com

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  • Olivier

    En effet, quelques souvenirs pour moi qui ai suivi les cours avec Florent Varak au siècle dernier. Et après 14 ans dans le ministère, le principe décrit par ce texte est toujours aussi pertinent pour apprendre à prêcher sur le texte et non sur nos idées.

  • Nathan

    Magnifique. Merci.

    • Salut Nathan et merci d’avoir pris le temps de visiter le blog. Bon weekend.

  • Ruben

    Merci pour ce tres bel encouragement.