2 pistes sur la perte du salut dans l’épître aux Hébreux

Il y a les questions qui tombent des nues et d’autres qui sont ultra prévisibles.

Quand je lis l’épître aux Hébreux avec d’autres chrétiens, je sais d’avance LA question qu'ils poseront…

La question: peut-on perdre son salut?

Beaucoup d’Églises enseignent avec raison la doctrine de la persévérance des saints. Vous ne connaissez peut-être pas le nom de la doctrine, mais vous avez probablement déjà entendu qu’une fois sauvé, on est toujours sauvé. C’est un des piliers d’une théologie réformée du salut (aussi appelée calviniste): parce que Dieu est Dieu, quand il décide de sauver quelqu’un il ne se rate pas; il sauve complètement, parfaitement et éternellement. Dieu n’est pas un dieu qui aurait parfois les mains glissantes alors qu’il tente de sauver quelqu’un du précipice du péché et de la mort.

La lettre aux Hébreux est un livre qui semble contredire cette doctrine, parce qu’elle contient au moins 10 passages qui sous-entendent qu’on peut perdre son salut. Ces sections d’avertissement sont de longueur et d’intensité variables, mais elles forment une liste impressionnante comme vous pouvez le constater (en gras, les plus solennels):

  • Hébreux 3.6;
  • Hébreux 3.12–15;
  • Hébreux 4.1;
  • Hébreux 4.14–15;
  • Hébreux 6.4–8;
  • Hébreux 6.11–12;
  • Hébreux 10.23–31;
  • Hébreux 10.35–39;
  • Hébreux 12.14–17;
  • Hébreux 12.25–29.

Plutôt que de décortiquer l’un ou l’autre passage, je prévois de prendre dans cet article l’un des avertissements les plus redoutables de l’épître aux Hébreux et de proposer brièvement deux pistes qui guident l’interprétation du passage (et du coup aussi des 9 autres).

Comment on ne va pas procéder

Avant d’aller plus loin, il faut se le dire. On n’a pas le droit d’ignorer ces textes. Il faut les prendre très au sérieux. Dieu les a inspirés, Dieu les a voulus dans sa Bible inerrante et autoritaire dans notre vie.

On ne va donc pas sortir le “joker” face à ces textes. Ce joker dit grosso modo: “Oui, mais notre Église enseigne que…”. On plaque une théologie externe sur le texte (ici, ce serait la “persévérance des saints”) pour dire: “Au final, c’est pas grave, car on sait que celui qui est sauvé est toujours sauvé, passons au texte suivant.”

Non, ce serait manquer complètement de respect envers Dieu et son texte inspiré. Une doctrine comme la persévérance des saints a beau être biblique. Mon Église l’enseigne. Mais la théologie systématique ne doit pas venir aplatir le sens du texte. Elle offre plutôt un cadre pour l’interprétation. Elle doit éclairer les textes obscurs, mais jamais les effacer.

Le texte le plus terrifiant

Dans le peu d’espace qu’on a, on regardera un seul des avertissements qui semble parler de la perte du salut. Hébreux 6.4–8 est l’un des textes les plus solennels de toute la liste. Lisons-le ensemble:

Quant à ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don céleste et sont devenus participants à l’Esprit Saint, qui ont goûté la bonne parole de Dieu et les puissances du siècle à venir, et qui sont tombés, il est impossible de les ramener à une nouvelle repentance. Car ils crucifient de nouveau, pour leur part, le Fils de Dieu et le déshonorent publiquement. En effet, lorsqu’une terre abreuvée de pluies fréquentes produit des plantes utiles à ceux pour qui elle est cultivée, elle a part à la bénédiction de Dieu. Mais si elle produit des épines et des chardons, elle est réprouvée, près d’être maudite, et finit par être brûlée. — Hé 6.4–8.

Pourquoi le texte effraie?

L’auteur parle de personnes qui, dans le passé, ont expérimenté beaucoup de choses que les chrétiens expérimentent et qui maintenant “sont tombées”. L’auteur ajoute une précision terrifiante. Il dit qu’il “est impossible de les ramener à une nouvelle repentance.”

C’est déjà assez terrible. Mais l’auteur continue.

Il continue en expliquant pourquoi c’est impossible pour elles de se repentir: Car elles « crucifient de nouveau, pour leur part, le Fils de Dieu et le déshonorent publiquement.”

Vu ces quelques éléments, ce n’est pas étonnant que les chrétiens sont souvent perplexes, voire effrayés devant ce texte. “À l’Église on dit qu’une fois sauvé on est toujours sauvé, est-ce que ce passage dit qu’on peut perdre notre salut?”

2 pistes pour interpréter ce texte (et tous les autres)

Il y a plein de façons de répondre à la question. Mais quand on me pose la question, je dis deux choses qui sont vraies pour Hébreux 6.4–8, mais qui s’appliquent aussi pour tous les passages « difficiles » notés en début d’article. Voici les deux pistes:

  1. L’épître aux Hébreux s’adresse à une Église
  2. L’épître enseigne en filigrane la persévérance des saints.

Regardons ces deux affirmations dans l’ordre. Tout d’abord, l’épître aux Hébreux, s’adresse à… une Église. Et c’est très important de souligner cette vérité, banale au premier abord.

Piste n°1: L’épître aux Hébreux s’adresse à une Église

Mis à part la fin, la lettre aux Hébreux semble plus être une prédication aux Hébreux. Elle est pleine d’exhortations et d’avertissements. L’auteur s’adresse à une communauté composée de chrétiens et de sympathisants-pas-encore-chrétiens. Une communauté qui, à cause des persécutions, est tentée d’abandonner la foi chrétienne pour retourner à quelque chose de plus connu, de plus rassurant (et moins persécuté): le judaïsme.

C’est pourquoi l’auteur montre que Jésus est la révélation ultime de Dieu et qu’en Jésus, toute la religion juive trouve son accomplissement et devient caduque. Pourquoi est-ce important pour notre interprétation d’Hébreux de préciser cela? Simplement parce que l’auteur sait que, pastoralement, il ne peut pas rassurer tout le monde. Il ne sait pas où en est chacun. Il s’adresse à une assemblée mixte.

Dans une lettre à un individu qu’on connait (comme les lettres de Paul à Timothée et à Tite), on peut le rassurer bien plus clairement de son salut. Mais quand on s’adresse à toute l’Église, on s’adresse à deux publics en même temps. Tout comme un aquarium ne contient pas que des poissons, une Église ne contient pas que des chrétiens. L’auteur de l’épître aux Hébreux en est conscient. Cela explique le ton solennel qu’il emploie par endroits.

Les responsables d’assemblées locales connaissent ce défi. Seul Dieu connait les cœurs. Quand une personne dit être chrétienne, ou demande à être baptisée, on peut essayer de vérifier sa compréhension de l’Évangile mais, ultimement, la conversion est un miracle intérieur qui se manifeste ensuite par des fruits extérieurs. Les pasteurs vont donc baptiser quelqu’un “sur sa confession de foi” et l’avenir révélera s’il était véritablement né de nouveau (pensez à l’histoire de Simon dans Ac 8.4–25)[1].

Piste n°2: L’épître enseigne en filigrane la persévérance des saints

Bien que l’auteur de la lettre aux Hébreux écrive des avertissements terrifiants, il n’occulte pas pour autant la doctrine biblique de la persévérance des saints. Seulement, il l’enseigne dans toute sa nuance.

La véritable doctrine biblique de la persévérance des saints n’enseigne pas que tout baptisé sera sauvé, ni que toute personne qui se dit chrétienne sera sauvée. Au contraire, Jésus est clair qu’il y aura des grosses surprises à la fin des temps (cf. Mt 7.21–23, mais aussi Mt 25.11–13; Luc 6.46–49).

La doctrine de la persévérance des saints enseigne plutôt que Dieu ne fait jamais les choses à moitié [2]. Quand il sauve quelqu’un, il le sauve aujourd’hui, demain et à tout jamais. Ceux que Dieu sauve, Dieu les fait persévérer. Sans exception. De la perspective aérienne de Dieu, les choses sont claires: il sauve parfaitement ses élus. Mais dans les tranchées de nos Églises et de nos vies, c’est beaucoup moins clair.

L’épître aux Hébreux enseigne cette version nuancée de la doctrine. En mélangeant avertissements pour persévérer et encouragements que Dieu nous protège. Justement, F.F. Bruce trouve que l’idée centrale de l’auteur pour la section qui va jusqu’à Hébreux 6.12 insiste “sur le fait que ceux qui persévèrent sont les véritables saints” (cf. Héb 6.11–12). On retrouve la doctrine de la persévérance des saints dans d’autres passages de l’épître tels que Héb 7.25 et Héb 10.39.

Comment donc savoir si on est sauvé? La réponse de l’épître aux Hébreux est de dire: “tu veux savoir si tu es un poisson en vie? Nage et par cela, tu manifesteras que tu es vivant. En persévérant, on manifeste que Dieu œuvre en nous.”

Conclusion

On n’a pas forcément résolu toutes les difficultés des 10 passages relevés ci-dessus. Mais avec ces deux pistes, vous pouvez étudier les textes par vous-même.

Dieu a voulu nous donner ces avertissements. Doivent-ils nous terroriser ou doivent-ils n’être que rapidement survolés « parce qu’ils sont destinés à ceux qui pensent être chrétiens mais ne le sont pas vraiment”?

Ne les écartons pas trop rapidement.

Le passage qu’on a regardé (Héb 6.4–8) est précédé par un appel à grandir en maturité (Héb 5.11–6.3). L’auteur veut encourager ses auditeurs à tenir bon et à progresser. S’adressant à un public mixte et ne connaissant pas les cœurs, il les exhorte par un avertissement (Héb 6.4–8) suivi d’un encouragement (Héb 6.9–20). Son avertissement se termine avec une illustration tirée de l’agriculture. Chaque personne ressemble à l’une de deux terres: la terre de notre vie produit soit des “plantes utiles”, soit “des ronces et des chardons”.

Si Dieu a voulu nous donner ces avertissements, c’est certainement pour nous exhorter à un examen du terrain de notre vie. Désire-t-on toujours plus ressembler à Jésus ou est-on devenu fainéant dans ce domaine? Que ces avertissements nous poussent à “affermir notre vocation” comme l’apôtre Pierre nous encourage à le faire:

C’est pourquoi frères, efforcez-vous d’autant plus d’affermir votre vocation et votre élection : en le faisant, vous ne broncherez jamais. C’est ainsi que vous sera largement accordée l’entrée dans le royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. — 2 Pierre 1.10–11.

Pour aller plus loin:

NDLR: Cet article à été publié la première fois le 27 octobre 2015. J’ai nettoyé quelques erreurs de mise en page et il a été republié le 12 janvier 2019.


  1. Sauf bien sûr si votre Église préfère repousser le baptême du converti pour s’assurer qu’il est bien né de nouveau. C’est un autre débat, mais si c’est votre conviction, il faudrait prouver que baptiser un non-converti est un péché (ou erreur) plus grave que de désobéir à l’ordre de Jésus d’être baptisé et à l’impératif de l’apôtre Pierre de se repentir et d’être baptisé.  ↩
  2. Voici la définition de Wayne Grudem: “La persévérance des saints signifie que tous ceux qui sont réellement nés de nouveau seront gardés par la puissance de Dieu et persévéreront dans leur marche chrétienne jusqu’à la fin de leur vie et que seuls ceux qui persévèrent jusqu’à la fin sont vraiment nés de nouveau.” Wayne Grudem, Systematic Theology: An Introduction to Biblical Doctrine (Grand Rapids: Zondervan, 1994), 788. Traduction personnelle à partir de l’anglais. L’ouvrage existe aussi en français: Théologie systématique (Charols: Excelsis, 2010).  ↩

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Stéphane Kapitaniuk

Disciple de Jésus. Mari de Hanna. Papa de Noah et de 3 enfants repris dans le ventre de leur maman. Stéphane est le pasteur principal d'une implantation d'Église à Pont de Chéruy à 15 minutes de l'aéroport de Lyon St-Exupéry. Stéphane est diplômé de l’Institut biblique de Genève. Avec Hanna, il a fondé ChezCarpus.com, une librairie chrétienne de livres d'occasion. Il aussi créé plusieurs formations pour le logiciel biblique Logos (dont cette mini formation gratuite).Découvrez ici les articles qu'il vient de publier sur son blog.

https://stephanekapitaniuk.toutpoursagloire.com

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